Equilibre Instable

5 ROMANE

La soirée avait pourtant bien commencé… Romane était seule à la maison, sa mère bossait encore. Du coup, comme elle le faisait à chaque fois qu’elle était seule, elle s’était préparé quelque chose à manger, avait finit ses leçons et son sac était prêt pour le lendemain.
C’était une élève studieuse, à qui l’on pouvait faire confiance et elle était plutôt mature pour son âge. Sûrement dû au fait qu’elle avait du apprendre à se débrouiller, à cause des impératifs de sa mère. Celle-ci était urgentiste dans l’hôpital voisin et elle travaillait souvent jusqu’à pas d’heure.

Avec le temps, de petites habitudes s’étaient mises en place, naturellement. Par exemple, elle s’habillait de vêtements confortables, souvent le même survêtement délavé d’ailleurs, elle s’installait confortablement sur le canapé avec un plaid devant une série, avec son portable à la main pour jouer à son jeu favori. Et puis, quand elle sentait qu’elle était trop fatiguée pour attendre sa maman plus longtemps, elle partait se coucher en vérifiant bien que le verrou de la porte d’entrée était fermé.

Depuis quelques mois pourtant, elle ne jouait plus à aucun jeu. Elle allumait machinalement la télévision sans vraiment faire attention au programme, puis attendait impatiemment la première notification de son téléphone qui lui indiquerait « qu’il» était connecté. Car depuis quelques mois, Romane était devenue comme l’une de ces filles qu’elle détestait tellement…
Ce genre de fille qui rigole bêtement pour rien en remettant sa mèche de cheveux derrière son oreille… Bref, elle était amoureuse.

C’était vraiment étrange de penser cela d’ailleurs, puisque finalement, elle ne l’avait jamais rencontré pour de vrai ce garçon. Mais le fait est que tous les soirs depuis maintenant trois mois, ce même garçon venait lui parler sur les réseaux sociaux et que petit à petit ils avaient appris à se connaître et à s’apprécier…

Et ce soir ne dérogerait pas à la règle. Du moins en théorie, parce que pour l’instant, il était en retard… Ça ne lui était jamais arrivé auparavant, mais Romane ne voulait pas s’inquiéter outre mesure. Après tout, il avait sa vie à lui et avait peut-être eu un empêchement. Malgré tout, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir un petit pincement au cœur. Un film à l’eau de rose passait à la télévision, mais la jeune fille ne semblait pas le voir. Elle était absorbée par son téléphone, guettant la moindre notification, en se rongeant un ongle.

Tout à coup, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Romane se leva d’un bond, rejetant le plaid qui la couvrait, sauta par-dessus le dossier du canapé en pensant que sa mère était enfin rentrée et qu’elle avait du oublier ses clés.
Elle ouvrit la porte en arrachant presque la poignée, heureuse de ne pas avoir à passer la soirée toute seule avec son écran de téléphone obstinément éteint. Mais elle tomba nez à nez avec deux gendarmes en uniforme. L’un d’eux était grand, chauve et maigrichon, alors que l’autre était plus trapu avec une énorme moustache.

 » Bonsoir mademoiselle, excusez-nous de vous déranger si tard, nous sommes bien chez Madame Le Kerguenec, demanda le plus grand des deux ?
– Oui, oui elle habite bien ici lui répondit Romane très poliment, je suis sa fille Romane mais elle n’est pas encore rentrée. Les deux hommes se concertèrent du regard puis le grand mince insista gentiment:
– Est-ce que l’on peut entrer tout de même quelques instants s’il vous plaît ? Votre mère a été prévenue, elle ne va pas tarder à arriver.
– Bien sûr…  » La jeune fille ne semblait pas trop savoir ce qui se passait mais en principe, quand on voyait les forces de l’ordre sonner à sa porte au beau milieu de la nuit ça ne présageait rien de bon…

Elle s’effaça donc pour les laisser entrer et ferma la porte derrière eux. Puis elle les installa dans le salon en prenant soin de ramasser le plaid qu’elle avait jeté en travers de la table basse quelques instants plus tôt et de récupérer son portable tombé entre deux coussins. Elle s’assit dans le fauteuil juste en face d’eux et un silence pesant s’installa dans la pièce. Romane ne savait pas trop quoi leur dire et ne cessait de regarder l’horloge tout en triturant une couture qui dépassait de sa manche, et en espérant que sa mère ne mette pas trop de temps à arriver. Elle n’avait jamais été vraiment très douée pour faire la conversation, surtout avec les inconnus.

Heureusement, Madame Le Kerguenec arriva quelques minutes juste après eux, blême et essoufflée. Les hommes en uniforme se levèrent pour se présenter et lui serrer la main et tout le monde se ré-installa autour de la table basse où trônaient désormais quatre tasses de café fumant dans un plateau, avec une assiette de biscuits au beurre. Romane se dit alors qu’il lui restait encore des choses à apprendre sur la façon d’accueillir les gens chez soi.
Elle prit un biscuit dans l’assiette et commença à le grignoter tranquillement. Après tout, elle savait pertinemment qu’ils n’étaient pas là pour elle… Ça se saurait si Romane Le Kerguenec faisait des choses répréhensibles !
Mais elle était tout de même curieuse de savoir ce qui pouvait amener deux gendarmes à taper à la porte à une heure aussi tardive…

C’est le plus gradé des deux, le grand homme mince, qui parla. Il prit son temps, caressa son menton mal rasé quelques instants, chercha ses mots et finit par parler.
Il parla, parla,… doucement, sans monter le ton d’un mot plus haut qu’un autre. Il hésita plusieurs fois mais se reprit et parla encore. Il annonça les choses de façon simple et compréhensible, pour ne pas risquer de choquer davantage les deux femmes.
Romane ne termina pas son biscuit. Elle avait la gorge sèche. Elle écouta la tirade du gendarme sans broncher et changea successivement de couleur, passant du rosé au blanc, puis au grisâtre livide. Elle eu des bouffées de chaleur, des nausées,… Mais elle ne bougea pas. Elle était plutôt courageuse, vu la situation, pensa l’homme moustachu. Elle encaissa tout cela sans pleurer, reposa délicatement son petit gâteau sec sur le bord de la table, d’une main tremblante…

Madame Le Kerguenec en revanche avait réagit beaucoup plus vivement durant le discours de son collègue. Plusieurs fois elle n’avait su contenir son émotion et maintenant elle était sous le choc, une main devant la bouche et les yeux exorbités. Il se tourna vers Romane.

 » Mademoiselle ? Mademoiselle, vous m’entendez, demanda-t-il à voix basse à la jeune fille ? Vous allez bien ? Romane releva la tête et répondit :
– Oui, pardon, je… que répondre ? Qu’elle allait bien ? Bien sûr que non, elle n’allait pas bien ! Et pourtant elle l’assura que ça allait et posa les yeux sur sa mère complètement déconfite, qui elle, visiblement, n’allait pas bien tu tout.
– Nous allons continuer l’enquête, murmura le chef, qui avait sorti son calepin de sa poche intérieure. Vous sentez-vous capable de répondre à nos questions ou préférez-vous attendre demain matin ?
– Ça devrait aller je pense, allez-y, répondit Romane, la mâchoire serrée. Elle se racla la gorge pour se redonner de la voix et le grand sec commença à poser ses questions.
– On va tâcher d’aller vite la rassura-t-elle. Connaissiez-vous personnellement cet homme ?
– Non. Je ne l’ai jamais vu pour de vrai. Je ne sais même pas à quoi il ressemble. En fait, on a fait que communiquer via les réseaux sociaux et il n’avait pas mit de photo de lui en photo de profil, seulement un dessin…
– Quel âge vous a-t-il dit qu’il avait ?
– 18 ans… Et dans sa façon de m’écrire, ça paraissait être vrai. Il utilisait des expressions que mes amis et moi utilisons tous les jours…
– Vous a-t-il parut cacher quelque chose ?
– Non, je ne crois pas. Mais c’est facile de cacher quelque chose quand on ne communique avec quelqu’un qu’à travers un écran et un clavier… Pourtant il semblait vraiment sincère… Sa gorge se noua un instant, mais elle se reprit et continua. Je n’ai jamais rien suspecté et j’ai toujours eu totalement confiance en lui. »
Et encore maintenant, après avoir apprit tout ça, elle continuait de douter que cela puisse être réel. Grégoire ? Un violeur et un meurtrier ? Assassiné ?

Mais, cela n’avait absolument aucun sens…

Les questions et les réponses s’enchaînèrent. La jeune fille avait le cerveau en ébullition. Elle s’évertuait à chercher tout ce qui aurait pu les mettre sur une piste, mais malgré tous ses efforts, rien ne lui venait à l’esprit. Son petit ami « virtuel », Greg, n’avait selon toute vraisemblance, pas d’ami, pas d’ennemi. Du moins, pas à sa connaissance. Il bossait pour une entreprise de réparations d’électroménagers, c’est ce qu’il lui avait dit en tout cas. Et il ne parlait jamais de sa famille, à part d’un cousin qu’il fréquentait. Tous les samedi soir, il commandait un Mac Do au Drive ; le mercredi soir, il allait au cinéma avec son cousin justement, car ils étaient tout les deux fan de cinéma et de films hollywoodiens… Oh, et le dimanche matin, Grégoire allait courir près du fleuve, dès l’aube, pour être tranquille et profiter du lever du soleil. Elle avait même été tentée plusieurs fois de le rejoindre pour essayer de l’apercevoir de loin… Et puis elle s’était ravisée. Elle n’avait jamais eu le courage de franchir le pas. Heureusement, maintenant qu’elle y pensait ! C’était à peu près tout ce qu’elle avait appris de lui depuis qu’ils se parlaient par messages depuis maintenant trois mois.

En bref, un mec exemplaire, même s’ils ne se voyaient pas. Il lui avait dit à plusieurs reprises qu’il préférait prendre son temps et elle avait respecté ce choix sans trop se poser de questions… En fait quelque part, ça l’arrangeait un peu. La distance, quand on était une grande timide comme elle, ça avait du bon.

Mais apparemment le but de cet homme était tout autre. Selon les gendarmes, Grégoire était un dangereux prédateur et Romane, elle, était le petit poisson qu’il essayait de ferrer depuis plusieurs mois… Se faire distant et fuyant pour mieux appâter sa proie, voilà quel était son mode de fonctionnement. La jeune femme eu de nouveaux des nausées… Sa mère la prit par l’épaule et la serra dans ses bras.

Elle avait beau retourner la situation dans tous les sens, elle avait du mal à y croire.
Grégoire mort, non… Ça déjà, ça n’était pas possible pour elle. Et puis cette histoire de viol et de torture ne tenait pas la route… Il n’y avait pas plus doux que Greg… Sa tête se mit à tourner…
Quelqu’un l’avait assassiné… Son fameux cousin, qui était aussi son complice, d’après leurs premières constatations.

Elle réalisa qu’elle n’avait plus personne à aimer… Et sa gorge se noua encore une fois.

L’homme trapu tenait dans sa main un dossier qu’il posa sur la table devant elle. Il hésita un moment et finit par l’ouvrir pour lui montrer des documents de l’enquête, notamment des photographies de nombreuses jeunes filles. Toutes ces filles n’étaient pas très grandes, jeunes majeurs ou pas loin de l’être, et ressemblaient à Romane à s’y méprendre : les même longs cheveux noirs lâchés dans le dos et cet air réservé qui la faisait paraître si froide et si fragile aux yeux des gens qui ne la connaissait pas vraiment. Elles avaient toutes disparu ces 5 dernières années et seulement 4 d’entre elles avaient été retrouvées, mortes. Elles avaient été violées, mutilées, torturées des jours durant, avant de mourir de leurs blessures. Et toutes portaient la même signature : une brûlure faite au fer rouge sur le bas ventre, représentant Baphomet dans un pentagramme. Un symbole satanique apparemment.

Au bon sang, elle allait virer de l’œil…

Le moustachu lui montra également une photographie de Greg, de face d’abord, et puis une autre de dos, où l’on pouvait voir un tatouage représentant ce même symbole satanique. Sauf que ce symbole là couvrait tout le dos de Greg….

C’était vraiment une histoire de fous !

Elle regarda toutes ces photographies les unes après les autres, mais ne reconnu rien ni personne et ne pu les aider d’avantage.

Après les avoir assuré qu’ils les tiendraient informées de l’enquête, les deux hommes prirent congés en prenant soin de leur laisser une carte avec un numéro qu’elles pouvaient appeler au cas où elles se souvenaient de quelque chose d’autre concernant cette affaire.
Romane essayait encore de se persuader, qu’il n’avait jamais eu de secret pour elle, qu’ils faisaient erreur. Elle voulait vraiment croire qu’il n’avait rien à se reprocher, et qu’ils finiraient pas découvrir qu’ils avaient fait erreur…

Madame Le Kerguenec, elle, raccompagna les deux hommes en leur promettant de passer au poste dans la matinée pour signer quelques papiers, puis elle referma la porte et repensa à tout ce qu’ils venaient de dire. Elle resta adossée à la porte, ne sachant plus trop quoi dire.

Cette nuit là, ni Romane ni sa mère ne dormirent beaucoup… En revanche, beaucoup de larmes furent versées…

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