Equilibre Instable

6 FUROREM

Romane était restée presque toute la journée du lendemain, assise sur son lit, prostrée, jambes repliées, les bras autour des genoux à regarder par la fenêtre. Là, en bas, un chaton miaulait de toutes ses forces à la fenêtre d’une maison pour que quelqu’un lui ouvre. Mais elle ne le voyait même pas. Elle était perdue dans des pensées plus sombres les unes que les autres.

En vérité, elle était en colère.
En colère contre cet inconnu. Ce Grégoire, qu’elle pensait connaître et aimer. Parce qu’après tout, pour quelqu’un qui n’avait pas de secret, on pouvait se demander ce qu’il faisait dans cette ruelle à une heure pareille, avec sa sacoche d’outils, alors que les gendarmes lui avaient dit qu’il n’y avait aucune réparation de prévue dans ce secteur et surtout pas en pleine nuit. On pouvait aussi se demander pourquoi il évitait toujours les questions, pourquoi il avait tant refusé de la voir, pourquoi il avait menti sur son âge mais donné son vrai prénom, pourquoi…

Elle était surtout en colère contre elle-même finalement.

La jeune fille se rendait compte qu’elle ne le connaissait pas aussi bien qu’elle le pensait. C’était une vraie désillusion. Il avait fait sa petite vie de son côté, sans la mettre au courant et maintenant il était mort et elle se retrouvait toute seule, sans réponse. Mais pire, s’il était vraiment un détraqué sexuel, ce dont elle doutait de moins en moins, malheureusement, elle avait tout de même failli être enlevée, violée, torturée, assassinée, par lui et son soit disant complice…

Mais pourquoi elle ?
Et pourquoi avait-elle été à ce point assez idiote pour ne rien voir ? Ce n’était pourtant pas son genre d’être une fille naïve, écervelée, ridiculement amoureuse d’un inconnu… Non mais vraiment, quelle honte.
Elle s’en voulait, se détestait d’être tombé dans le panneau aussi facilement et était effrayée à l’idée de ce qui aurait pu arriver. Il était doué le salop ! Et elle n’avait rien vu venir ! Qui sait ce qui aurait pu lui arriver d’ici quelques semaines, ou même peut-être demain ?! Romane enrageait intérieurement…

Sa mère était venu lui apporter une part de hachis parmentier, vers midi, ce qu’elle faisait toujours quand sa fille était malade ou était triste, et une boîte de mouchoirs, aussi, qui ne servirait probablement pas… Romane se dit qu’elle aurait peut-être mieux fait d’aller en cours finalement… Comment expliquer à sa mère ce qu’elle ressentait ? Cette haine qui l’envahissait ? Comment lui dire qu’elle n’avait aucunement besoin de sa boîte de mouchoirs… Qu’aucune larme n’arrivait à franchir le seuil de ses yeux depuis bien longtemps ? Non pas qu’elle soit devenue insensible, mais elle avait bien apprit à faire semblant. Et ça allait encore lui servir, elle en était certaine.

Car très vite, la nouvelle se répandrait comme du venin de serpent dans une veine, et commencerait alors la valse des jérémiades et des conseils contradictoires plus ou moins sincères, de tous ces adultes qui croient tout savoir sur tout, tout le temps. Chacun y mettrait son petit grain de sel personnel, ramenant la situation à eux ou à quelqu’un qu’ils connaissent, pour pouvoir se mettre en avant. Chacun sachant mieux que les autres ce qui aurait du être fait ou non, ce qui devra désormais être fait ou non… Allant même jusqu’à donner leur avis sur la façon dont cette enquête devrait être menée par les forces de l’ordre et en les critiquant à tout va. Si ça allait trop vite, c’était bâclé, si au contraire ça n’allait pas assez vite, ils étaient forcément « payés à rien foutre » !

Romane, elle, ne voulait qu’une seule chose : qu’on la laisse tranquille, loin en dehors de toute cette histoire. Et que l’on laisse sa mère aussi. Parce qu’elle le savait, les mauvaises langues s’empresseraient de baver que « si sa mère était plus souvent là »… Et « si sa mère ne la laissait pas faire tout ce qu’elle voulait »…
Son chagrin la submergerait certainement d’entendre tout ce ramassis de conneries et de fausse compassion, puis il deviendrait colère, encore et toujours… Même si au fond elle savait très bien que s’énerver ne changerait absolument rien à la situation. Mais c’était plus fort qu’elle.

Elle détestait être en colère. Malheureusement, elle avait du naître en colère car c’est l’émotion qui la traversait en général le plus souvent. C’était même devenu une seconde nature chez elle, au point qu’elle s’efforçait en permanence de le cacher du mieux qu’elle pouvait, plus ou moins maladroitement…
Mais sa colère était toujours là, en filigrane, comme une seconde peau. Sa faisait plusieurs années maintenant. Elle menaçait à chaque instant de bondir, dans un regard, un geste, une parole…

Grégoire avait su calmer ça… Lui dire les mots qu’elle avait eu besoin d’entendre, les paroles qui l’avaient apaisé… Et désormais, tout était fini. Envolé. Elle s’était fait avoir par un assassin. La seule personne qui avait été capable de la comprendre et de la rassurer dans ce monde, c’était un putain d’assassin !!

Mais que penser de tout ceci ensuite ? Qu’elle aussi est une asociale psychopathe en devenir ? Une future meurtrière ? C’était insensé ! Jamais elle n’avait fait le moindre mal, à qui que ce soit. Jamais elle n’avait eu envie de tuer, jamais elle n’avait prit plaisir à voir quelqu’un souffrir… Et pourtant, là à cet instant, elle n’avait qu’une envie, c’était hurler de toutes ses forces et anéantir quiconque la regarderait de travers…

Cette idée que peut-être, au fond, elle était quelqu’un de mauvais, tourna encore et encore dans sa tête, plusieurs heures durant, Jusqu’à ce que la fatigue l’emporte enfin, tard dans la nuit, et qu’elle se laisse aller dans des cauchemars peuplés de diables et de démons qui la chérissaient, telle une déesse.

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